La lettre d’Élisa

Publié le Catégorisé comme nouvelles crues
la plage de Plouhinec en mai 23

Une nouvelle crue

Chaque semaine d’été retrouvez une nouvelle courte et crue qui se lit en moins de 7 minutes.

Avec « La lettre d’Élisa » découvrez comment une petite fille tient sa promesse d’écrire chaque jour une lettre de vacances à ses parents. Elle leur envoie une de lettre presque anodine, si ce n’étaient, certains détails…

La Lettre d’Élisa,

Mon cher Papa, Ma douce Maman,


Vous devez être bien tranquilles tous les deux à Paris. Maintenant que vos enfants sont partis en vacances, vous allez pouvoir aller au restaurant chaque soir et même au cinéma !

En attendant, pendant que Mamie et Élie font leur sieste, moi je tiens ma promesse de vous écrire tous les jours, et pas juste une carte postale comme mon frère.
Vous les verriez, Mamie s’est endormie en lisant son journal et Élie dort tout replié sur le sofa avec le chat dans son cou, je me demande comment il fait pour ne pas étouffer.
J’ai fait la vaisselle toute seule. Mamie ne voulait pas. Mais c’est bien normal. Et puis, elle nous avait fait sa délicieuse mousse au chocolat celle que Papa adore !

Maman, tu as demandé une lettre tous les trois jours. Si ça se trouve, je vais vous écrire tous les jours. Je déteste la sieste et j’ai l’impression qu’avec la chaleur, Élie et Mamie vont la faire à chaque fois. Je préfère écrire maintenant et lire mon roman le soir avant de m’endormir.
Le voyage s’est bien passé, mais il y avait tellement de monde dans le train qu’il manquait des places. Il y avait des gens debout partout et le contrôleur n’arrivait pas à passer ni à tout vérifier.

Juste à côté de moi, je ne dis pas ça pour me moquer, il y avait une grosse dame. On aurait dit qu’elle avait de la moustache. Elle me faisait penser à l’un des Dupont de Tintin. Sans le chapeau bien sûr et en femme. Et côté fenêtre, à côté d’Élie, un genre d’étudiant qui ne parlait à personne. Il essuyait tout le temps ses lunettes et écrivait dans un petit carnet. Je crois que c’était un genre de poète. Je n’ai pas osé lui demander.

Au début du voyage, ça ne faisait pas longtemps que le train roulait, on voyait encore un peu des quais de la gare Montparnasse, un vieux curé en robe a voulu s’installer avec nous. Il a dit qu’Élie était petit et pouvait bien se mettre sur ses genoux. Moi, je ne savais pas trop quoi répondre et Élie s’est laissé faire. Alors, le curé lui a demandé comment il s’appelait. Forcément Élie a répondu « Élie ». Et là, je ne sais pas pourquoi, le curé l’a regardé avec de gros yeux effrayés et il s’est relevé très vite en le reposant sur la banquette. Il a disparu au fond du wagon comme s’il avait vu de diable. Mais je crois qu’Élie, il préférait ça. Le vieux curé avait des grosses mains et il touchait le tissu du pantalon d’Élie. Vraiment bizarres ces catholiques !

Enfin, voilà. Le voyage après a été tranquille sauf que la dame sortait tout le temps des sandwichs au pâté, au saucisson, à la rillette… Vers midi elle avait mangé tout son sac. Lorsque j’ai sorti le nôtre, elle nous a fixé,c’était gênant. À la fin, comme Élie ne voulait pas son deuxième sandwich au fromage, je lui ai demandé si elle le voulait. Elle a dit « oh oui ! » et l’a dévoré comme si elle n’avait pas mangé depuis huit jours. Maman m’a toujours dit d’être gentille avec les gens, et je me suis dit que peut-être, elle ne mangeait pas souvent ou avait une sorte de maladie.

Le train a fini par arriver et heureusement parce qu’Élie commençait à chouiner. Il avait lu tous ses illustrés et même fait un peu de son cahier de devoirs de vacances.
Bref ! Comme tu dis souvent Papa.

Quand on est descendus, j’ai tout de suite reconnu Mamie avec son grand chapeau. Elle était tout au bout du quai. Il y avait du monde ! Elle avait laissé sa voiture un peu en travers devant la gare et un policier commençait à écrire des choses sur son carnet. Elle l’a grondé. Elle le connaît et l’appelle par son prénom. Je crois qu’elle a été sa maîtresse d’école autrefois. Il est parti en s’excusant. La voiture de Papy est encore plus cabossée que l’année dernière. C’est vrai que Mamie la cogne souvent sur les bords de trottoir, les poteaux ou même la cabine téléphonique devant chez elle.

Comme d’habitude, elle avait préparé de grosses tartine de beurre avec plein de confiture de mûres dessus. C’est un peu écœurant mais Élie adore ça. Il a la bouche toute bleue, enfin mauve après. Vous la connaissez, après le goûter Mamie a voulu nous emmener tout de suite voir la mer. Alors on est partis sans même avoir le temps de défaire les valises ou de se laver les mains. Et hop ! En route pour le tour habituel. Un coucou à la jetée, un coucou à la plage. Élie voulait se baigner, mais on n’avait pas pris les maillots et de toute façon, il ne faut pas se baigner après avoir mangé. Bref, après, elle nous a dit qu’on allait voir la falaise.

Je commençais à être fatiguée, mais c’est vrai que c’est tellement beau ! Et comme Papa nous dit à chaque fois que c’est son endroit préféré depuis l’enfance, impossible de lui dire non !
Il faisait très beau avec juste deux trois nuages blancs. Des cumulus comme dit Maman. On entendait les mouettes qui étaient assez énervées, allaient et venaient, plongeaient vers le bas de la falaise puis revenaient vers nous à toute vitesse. On aurait dit qu’elles nous fonçaient dessus. Élie a eu presque peur et Mamie s’est demandée ce qu’elles avaient.
À cet endroit-là, il n’y a jamais personne, les gens n’ont pas le courage de monter depuis la plage sur la falaise, même si c’est très joli ! Enfin, si ! Il y avait un vieux monsieur et là vous n’allez pas me croire, il poussait devant lui un fauteuil roulant… mais ce qui était étonnant c’est que le fauteuil était vide, sans personne dedans.

Il était tout souriant et quand il nous vit avec Mamie, il nous salua en faisant comme des courbettes et en riant tout seul. J’allais écrire qu’il riait dans sa barbe, mais il n’en avait pas. Il avait une drôle de petite tête, toute ridée, toute fendillée, on ne voyait presque pas sa bouche ni ses lèvres, mais on voyait ses yeux bleus très brillants. C’était des yeux très gentils et tellement rieurs. Ça nous faisait tous rire ou sourire. Ils ont commencé à discuter avec Mamie. Elle ne le connaissait pas, mais ils ont tout de suite sympathisé.

Le monsieur est beaucoup plus vieux que ne l’était Papy. Du genre presque vingt ans si j’ai bien compris. Pas loin de 100 ans ! Il était encore en forme pour aller tout seul sur le chemin de la falaise avec son fauteuil roulant.
Mamie lui demanda, si le fauteuil c’était pour monter dedans quand il serait trop fatigué. Le vieux monsieur bredouillait comme s’il était gêné, tout en riant… Il dit que la pente est trop rude à l’aller pour ses bras, mais que peut-être il oserait monter dans son fauteuil pour la descente. Comme Mamie lui expliqua que ça pouvait être dangereux, Élie demanda s’il pouvait essayer, mais le vieux monsieur n’a pas voulu prêter son fauteuil. Je comprends bien, Élie aurait été capable de le casser. Et je sais qu’en ce moment, comme dit Maman, vous n’avez pas d’argent à gaspiller pour des bêtises.
C’est vrai, que je vous l’avoue, moi aussi ça m’aurait amusée de descendre le chemin de la falaise en fauteuil roulant. Je me demande à quelle vitesse on peut aller.

Enfin, pendant ce temps-là, Mamie et le vieux monsieur n’arrêtaient pas de discuter. Ils parlaient de tout, de la guerre, de la ville et des touristes, des maisons délabrées et des restaurants trop chers et de je ne sais plus quoi. Mamie, elle est vraiment bavarde quand elle commence, on ne peut plus l’arrêter !
Bref ! Mais il était gentil ce monsieur. Et blagueur. Même Élie rigolait avec lui. Je ne sais pas combien de temps on est restés là. De temps en temps des groupes de mouettes revenaient et faisaient du rase motte au-dessus de nous jusqu’à ce que l’une d’elle laisse tomber un gros caca blanc sur le fauteuil roulant.

Le vieux monsieur nous expliqua que c’était du guano et qu’au Pérou des gens étaient devenus très riches en le récupérant pour faire de l’engrais. Il nous a raconté qu’il y avait même eu autrefois une guerre du guano. Mais là je crois que c’était des blagues. On ne va tout de même pas se faire la guerre pour du caca de mouettes !

Enfin, je ne sais pas si c’est cette histoire mais Mamie décida soudainement que nous devions rentrer. Il se firent plein de salutations avec le vieux monsieur qui rigolait toujours avec ses yeux bleus de plus en plus brillants sous le soleil.

C’était vraiment une très belle journée et un monsieur très gentil. Avec Élie on a demandé à Mamie si on pourrait le revoir. Elle répondit que oui, peut-être, c’était le destin.
Enfin voilà, après, nous avons dîné tôt et je crois bien qu’Élie dormait à neuf heures moins le quart, enfin pardon, vingt-heures quarante cinq comme tu me dis toujours de dire maman…

le journal de Vincent Breton

Ce matin, il y avait le marché. Mamie a aussi acheté son journal comme elle fait tous les jours. Elle a lu une triste histoire. Il paraît que chaque été c’est pareil.

Hier soir, un peu après notre départ, des gens sur la plage ont été attirés par le cri des mouettes, très énervées. Ils ont trouvé le corps d’une vieille dame, juste au pied de la falaise où l’on s’est promenés. Elle était décédée évidemment. On est passés pas très loin. On aurait presque pu la voir. Mais elle n’a pas l’air d’être d’ici et la police n’a pas trouvé ses papiers d’identité. Elle était très très vieille d’après l’article mais quand même c’est très triste. Et en plus personne n’a signalé la disparition d’une dame âgée.

Enfin, c’est la vie je suppose ! Je n’ai pas osé redemander à Mamie, ça ne se fait pas. Mais c’est au bord de cette falaise là que Papie était tombé ?

Ma chère maman, mon cher Papa, prenez soin de vous. Je crois qu’Élie commence à ronchonner un peu et à remuer sur son sofa. Mamie, elle n’entend rien, mais elle ronfle un peu. Je vais aller préparer les maillots. Je pense très fort à vous. Allez au cinéma de ma part ! Il y aura peut-être un de ces films policiers que maman aime temps… ou alors un film d’horreur avec des monstres comme les préfère Papa.
Mais des monstres, vous en avez déjà deux qui vous aiment très fort.
Votre bien chère et tendre Élisa qui vous aime plus que tout !

Par Vincent Breton

J'ai passé plus de quarante ans à exercer plusieurs métiers au sein de l'Éducation nationale. Toujours mû par la curiosité, j'aime apprendre, écrire, partager.

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